Edito sur Park Chan-Wook

Par Vincent

Il est des cinéastes dont la reconnaissance internationale occulte la nature du travail. C’est le cas de Park Chan-wook, lorsqu’il reçut des mains de Quentin Tarantino le Grand Prix du Jury Cannois, pour son film Old Boy, alors perçu comme un concentré d’action et d’ultra violence sur fond de vengeance. Ce film a valu à chaque œuvre de Park Chan-wook d’être attendue comme un nouveau Old Boy ; quant au réalisateur il devait désormais se comporter en Tarantino coréen. C’était d’abord ne pas comprendre Old Boy, c’était ensuite et surtout ne pas connaître Park Chan-wook.

Le sujet d’Old Boy, c’est l’impossible intégration de l’homme dans un espace social. La vengeance est une allégorie de cette impasse. La violence en est la conséquence. L’énergie de la mise en scène, un moyen d’expression. Les variations sur ce thème sont le fil conducteur de la filmographie de Park Chan-wook qui révèle sous le vernis du citoyen l’homme qui vit et ressent. D’où cette fascination pour l’énergie, dont la vengeance est une des manifestations au même titre que la folie dans Je suis un Cyborg et le désir dans Thirst. Cet attrait pour le pulsionnel fait de l’espace social un lieu d’anomie, où riches et pauvres, puissants et faibles, médecins et patients se retrouvent confrontés sans que la primauté de leurs perceptions ne soit jamais établie. Il n’y a jamais de gagnant dans un film de Park Chan-wook, il y a seulement des hommes qui cherchent à satisfaire leur besoin de vivre et ne trouvent pour cela d’autre moyen que se faire du mal.

La violence dans le cinéma de Park Chan-wook n’est pas une fin en soi, elle est symptomatique. Il est ainsi le contraire de bien des cinéastes putassiers, auxquels une part de la presse a tenté de l’assimiler. S’il n’est pas le moins connu des cinéastes coréens, il est certainement le plus incompris. Revoir ses films à l’aune d’une transition majeure que constitue la prochaine sortie de Stoker, son premier film américain, est l’occasion de renouer avec une œuvre à la fois riche et actuelle, dont on aurait tort de réduire les problématiques à de joyeux billevesées coréo-coréens. Si la société coréenne est le contexte de ses films, leur propos n’en est pas moins universel.

La lutte des classes envisagée par Park Chan-wook dans Sympathie for Mr Vengeance, ou les conflits trans-frontaliers dans JSA, voire la maladie mentale dans Je Suis un Cyborg sont autant d’expressions de problèmes sociaux envisagés du point du vue de l’individu. En jouant sur l’empathie du spectateur pour tout être humain quel qu’il soit, Park Chan-wook décrit un monde terrible où les conflits ne sauraient se résumer à un duel entre agresseur et victime. La dimension tragique des films de Park Chan-wook pourrait être rendue par ces mots du cinéaste français Jean Renoir dans La Règle du Jeu en 1939, qui tout en en établissant l’universalité, en révèle également la froide beauté et l’inaltérable actualité : « Tu comprends, sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. » ».

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