Je suis un cyborg

Je suis un cyborg

Je suis un cyborg

Le film le plus léger de Park Chan-Wook est pourtant un de ses plus morbides. Il s’ouvre sur une tentative de suicide puis se déroule dans un asile où le rêve des patients est d’assassiner ceux qui les soignent. Pour autant, l’audace du film – comme l’a si bien souligné Jean Baptiste Thoret dans Cinéma mode d’Emploi – et de placer le spectateur dans le délire de l’héroïne, transformant la subjectivité du personnage en objectivité de l’espace filmique.

La scène inaugurale, digne des Temps Modernes, rappelle à quel point la folie est une sorte d’échappatoire à la dimension répétitive du quotidien des travailleurs à la chaîne, un moyen de se libérer du déterminisme social.

Ainsi le film a deux dimensions étroitement intégrées. La première, pour paraphraser une nouvelle fois Jean Baptiste Thoret, montre comment « La société de consommation est devenue société de programmation ». Le fait que l’héroïne se prenne pour un cyborg : être mi homme mi machine, est symbolique ; jusque dans son délire, elle semble soumise à une forme d’automatisme et au conditionnement de l’ère du consumérisme.

La deuxième est celle de l’échappatoire autorisé par la folie. Grâce à la folie la narration devient un espace de liberté et d’expérimentation : les morts revivent, les rêves sont la texture de la réalité, les mensonges gagnent une véritable consistance physique. L’imaginaire dans sa forme pathologique, apparaît comme une réaction au sein de la société qui ne peut tolérer la fantaisie, société incarnée par la mère qui cache la folie de sa fille de peur de voir fuir les clients de son restaurant. L’asile symbolise lui aussi cette mise à distance de la fantaisie par trop subversive. Ainsi le film n’essaie pas de faire de la guérison un enjeu narratif. Bien au contraire. Hors les murs de l’asile, l’environnement se réduit à une chaine d’assemblage. Entre les murs de l’asile, la folie peut s’exprimer et « libérer » d’une condition ouvrière aliénante. C’est aussi le sens de la romance du film : l’amour est possible parce que les personnages renoncent à la rationalité et à la morale, celle qui emprisonne les vampires de Thirst, et dont parvient à se détacher le héros d’Old Boy.

Néanmoins, la fantaisie prend une tournure inquiétante lorsque le délire de l’héroïne se transforme en folie meurtrière. L’amour et la violence sont intimement liés dans l’œuvre Park Chan-Wook, et l’apogée du sentiment amoureux coïncide ici avec des rêves de fin du monde et de suicide. Comme si après s’être libéré de soi, après avoir atteint la joie de l’irrationnel dans le sentiment, l’individu aspirait à transposer au monde entier cette libération par la force.

Par Vincent

Publicités