Thirst

Thirst

Thirst

La rétention des pulsions est l’un des éléments centraux de la filmographie de Park Chan-Wook. L’audace de Thirst est de faire en sorte que cette rétention soit le fait du personnage lui-même, et non du corps social. En voulant se constituer comme martyr, il se transforme en vampire, monstre assoiffé de sang et de chair. Et c’est ainsi qu’il passe du rôle de Saint à celui de paria. Les décors sobres et épurés des églises laissent place à une chambre aseptisée dont les murs blancs restituent artificiellement le jour dont les criminels sont à jamais privés.

La marginalisation volontaire des hommes, leur exclusion de la société, est l’élément fondateur de la structure narrative de Thirst. La violence mise à jour est ainsi la résultante des rôles que les hommes s’imposent pour trouver leur place dans un espace social qui opprime leur nature. Les hommes agissent dès lors de manière si dépendantes de leurs intérêts, qu’ils deviennent étrangers les uns aux autres. Le vampirisme est l’allégorie poétique de cette réalité, et Park Chan-Wook se place dans la lignée des Tod Browning, Coppola et autre Romero, qui exploitent les codes du film d’horreur classique pour révéler leur société.

Que le film soit lié à un certain rigorisme de la mentalité coréenne, cela fait peut de doute. L’éducation de Park Chan-Wook, marquée par la pensée jésuite, semble ainsi évoquée et le cinéaste s’amuse à montrer l’étroitesse des réseaux de relations, tel ce cercle de joueurs de Mah Jong, seuls personnages que côtoie la famille de Tae-Ju, qui va jusqu’à faire d’une fille adoptive une belle-fille. Cette étroitesse favorise la naissance de désirs que la société entend pourtant condamner.

Mais le film est d’abord une histoire d’amour impossible entre deux êtres, d’abord séparés  par leurs rôles sociaux, puis par leurs natures et enfin par leurs rêves. Park Chan-Wook joue ainsi avec les codes de la romance pour toujours plus éloigner les amants tandis que le récit semble les rapprocher. Leur union charnelle est ainsi pur plaisir, puis elle devient question de survie, dans cette scène où l’amant transforme sa dulcinée en monstre, et la beauté absurde du récit se dévoile peu à peu ; le spectateur est face à deux être qui s’aiment passionnément tout en se détestant raisonnablement, écrasés qu’ils sont par le caractère amoral et contre nature de leur relation.

C’est de cette rétention des désirs face aux conventions morales et sociales, que naît la violence. Les meurtres commis pas les vampires sont autant d’expressions du besoin de se nourrir de ce qui vit pour palier leur déficit vital, leur profonde inadaptation à l’existence. Déjà le héros d’Old Boy voulait manger du « vivant ». Thirst poétise cette violence ainsi que son dénouement inévitable, la mort, réunissant une fois pour toutes ces deux amants, si proches et si différents qu’ils semblent être l’expression d’un même monde schizophrène.

Par Vincent

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